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LES SCIENCES HORS D'OCCIDENT 
AU XX E SIECLE 



SERIE SOUS LA DIRECTION 
DE ROLAND WAAST 





VOLUME 1 



LES CONFERENCES 



ROLAND WAAST 

ED1TEUR SCIENTIFIQUE 



OR5IOM 




LES SCIENCES HORS D'OCCIDENT 
AU XX SIECLE 

20-" CENTURY SCIENCES: 
BEYOND THE METROPOLIS 



SERIE SOUS LA DIRECTION 
DE ROLAND WAAST 



VOLUME ! 



LES CONFERENCES 

THE KEYNOTE SPEECHES 



ROLAND WAAST 

EDITEUR SCIENTIFIQUE 



ORSTOM Editions 

L'INSTITUT FRANCAIS OE RECHERCHE SCIENTIFIQUE POUR 1£ DEVELOPPEMENT EN COOPERATION 

PARIS 1995 



IA COOPERATION INTERNATIONALE 
EN TEMPS DECRISE 



Simon Scdwortzman 

President de Fundacao Instiruto 3rasileiro de Geogrofia e Eslalistica . 

professeoi de sciences poliriques 6 i'Universite de Sao Poulo, Bresil. 



Fonde en 1 943 sous le norm d'« Office de la recherche scientifique coloniale », devenu 
ensuite « Office de la recherche scientifique et technique d'outre-mer », I'Orstom est, 
des ses debuts, un parfait exemple des dilemrnes et tensions qui emergent lorsque 
se croisent les chemins de la science etde I'Etat, des centres etdes peripheries scien- 
tifiques, de la cooperation scientifique et de I'imperialisme. 

Cree a la fin du regime de Vichy, I'Orstom etait un projet d'un groupe de savants, 
membres de I' Association des chercheurs scientifiques colomaux et de I 'Association 
Colonies-Sciences, saucieux de definir la place quiserait la leurapres la guerre, lorsque 
la France retrouverait son rang parmi les puissances coloniales ID. lis devaient a la fois 
rester proches des autorites coloniales tout en garantissant leur autonomie a I'egard 
du gouvernement, Pour etre autonomes, ils devaient se (aire accepter comme chercheurs 
a part entiere et non comme utilisateurs de connaissances produites ailleurs. 

Au coursdes decenmessuivantes, qui amenerent la decolonisation, I'Orstom devmt 
I'lnstitutfrancais de recherche scientifique pour le developpement en cooperation, Et, 
du meme coup, changea de finalite. De ma'itre d'ceuvre et coordinateurde la recherche 
scientifique dans les colonies il s'appliqua a deveniri'instrument de la cooperation scien- 
tifique internationale dans les pays en developpement, et plus particulierement dans 
les anciennes colonies et departements francais d'outre-mer, S'agissait-il d'une trans- 
formation symbolique, d'une mince couche de vernis servant a masquer une science 
restee coloniale, simplement « relookee » etd£barrassee de ce que son costume pouvait 
avoir de trap choquant? (2) Je ne le crois pas. La cooperation scientifique et Interna- 
tionale n'estcertes pas aussi idyllique que certains de ses promoteurs voudraient nous 
le faire croire, mais le monde issu de I'eclatementdes vieux empires coloniaux n'a pas 
ete une simple replique du passe. Je laisserai a plus competent que moi la tache d'eva- 
luer les performances de I'Orstom dans sa mission de creerdes liens effectifs avec les 
communautes scientifiques des pays en developpement. Mon propos, ici, est plus 
simple: je voudrais seulement montrer clairement comment la creation de I'Orstom, 
tout comme celle de la plupart des autres institutions scientifiques dans le monde, a 
exige la presence et la participation active d'une communaute de scientifiques et de 
non-scientifiques, dont les interets et les buts peuvent converger, mais divergent de 
ceux des scientifiques et non-sciantifiques se trouvant dans des situations politiques 
et administrates differentes, 



<l> 



78 ■ Lrc sciences was o'Ocoof NT >tt/tft*s/ft;if 

Communcutes scientifiques et science appliquee 

Depuis sa creation, I'Orstom a du deux fois se degagerde ce que rentreprisescien- 

tifique europeenne etari supposed devoir Stre. Le type de recherche qu'il etait cense 
encourager etait tres applique, son objectif etant I 'exploitation des ressources natu- 
re! les et le developpement de I 'agriculture dans les colonies - la « mise en valeur » des 
ressources locales, selon I'expression franchise. Mais, tres vite, les artisans de cette 
politique refuserent d'etre reduits au r6le de simples utilisateurs d'un savoir fonda- 
mental labors ailleurs. lis souhaitaient creer leur propre domaine scientifique, deftni 
grosso modo comme celui de la s recherche tropicale», « la science des regions 
chaudes», qui pourrait les placer a egalite avec les centres de recherche agricole et 
autres instituts du CNRS. 

Que la science ctut etre appliquee et dSboucher sur des applications pratiques ne 
faiS3itguere dedoutea I'epoque pour 1'ensemble de la communaute scientifique euro- 
peenne, grace a I 'ascendant de chefs de file tels que Frederic Joiiot-Curie en France et 
J.-D. Bernal en Angleterre. Tous deux avaient introduit dans leurs pays respectifs les 
nouvelles conceptions sur les liens de la science avec les societes modernes, propa- 
geespar lestheoriciensmarxistesetmises en pratique non seulementen Union sovie- 
tique mais egalement en Allemagne. Si (a science pouvait servir b faire la guerre, elle 
devait servir aussi en temps de paix, Dans le cas qui nous occupe, elle pouvait aider a 
rationaliser I'usage des ressources dans les colonies, et etendre la « mission civilisa- 
trice » au monde sous-developpe\ 

Cette valeur strategique nouvelle de la science recut de la part de certains scienti- 
fiques un accueil enthousiaste, et suscita cnez d'autres une forte resistance, Les 
chercheurs trouvaient dans cette conception a la fois le motif et ia justification des allo- 
cations de fonds dontils avaient besoin pour accompli r leurtache, mettre leurs decou- 
vertes en application, et se placer a la portee des oreilles des puissants. Elle justifiait 
la creation de nouvelles bureaucraties scientifiques nationalement centralists etgene- 
reusement dotees, dont les meilleurs exemples sont I'Academie sovietique des sciences 
en URSS et le Centre national de la recherche scientifique {CNRS} en France.. Mais elle 
portait aussi en germe le spectre de I'ingerence exterieure, de la subordination de la 
science aux criteres et pnorites politiques et economiques, et des luttes de pouvoir. 
Desormais, les decisions ne dependraient plus de la seule competence scientifique, 
mais aussi de la force des allegeances ideologiques et politiques. 

Le debat ne portait pas tant sur le role joue par la science dans la societe que sur le 
role qu'elle devait jouer, etsur les liens que les chercheurs devaient entretenir avec les 
pouvoirs a venir. Je ne divulguerai pas de secret en disant que la plupart des scienti- 
fiques voulaient, et veulent encore, le meilleur des deux mondes ; le pouvoir et In- 
fluence, et I'independance (31, II s'agissait en fait de la vieille utopie de la « societe ration- 
nelle *, qui, par sa nature meme, accorderait aux chercheurs la combinaison ideale de 
I'independance et de I'autorite. En pratique, cette proxirnite des scientifiques et du 
pouvoir devint, a r extreme, une tragedie, comme ce fut le cas pour la science alle- 
mande sous Hitler et la science sovietique sous Staline. Au mieux, elle se transforma 
en un difficile exercice d'equi Itbre, comme c'est le cas dans la plupart des societes occi- 



U COOPERATION tMEfOMTIONAtl EN TEMPS OE CRSE 79 

dentales aujourd'hui, et qui se repeta chaque fois que la diffusion Internationale de la 
science a 6te associee avec le colonialisme. 

Tentatfves de rupture 

L'Orstom n'a pas ete laseule institution scientifique et culturelle a allervers ce qu'on 
a appele plus tard le monde en developpement, et la France n'a pas ete non plus la 
seule a mener une telle entreprise. La diffusion de la science occidentals, analysee en 
detail dans I'etude celebre et controversy de George Basalla (41, debuta avec les navi- 
gateurs portugais et espagnois des Xiv e et XV s siecles, se poursuivit avec les expedi- 
tions scientifiques des naturalistes auxxvi 6 et xvn e siecles, et deboucha finalernent, 
aux xix e et XX e siecles, sur la creation destitutions et d'universites de type occidental 
dans le monde entier. Au debut, les realites du reste du monde furent absorbees par 
la science europeenne sous forme de donnees (par exemple des cartes, decrftes si 
brillamment par Bruno Latour dans La science en action [5)i destinees a enrichir les 
collections des muse'es d'histoire natureile, ou a servir a I'elaboration de theories de la 
nature, comme dans le cas de Charles Darwin et de ses voyages sur le Beagle. 

La diffusion de la science europeenne acconnpagna I'expansion du colonialisme et 
fit partie d'une entreprise predatrice en son essence. Pour les navigantes portugais 
comme pour les conquistadores espagnois, lesterres neuves devaientetre exploiters, 
les cultures locales ceder la place a la civilisation europeenne, les populations locales 
se convertir au ehristianisme, si elles n'etaient pas reduites a la servitude ou a I'escla- 
vage. Les colon isateurs franca is, anglais, hollandais, beiges et autres europ6ens n'agi- 
rent pas differemment. 

L' entreprise coloniale devait toutefois se reveler pius compliquee que prevu, Dans 
certaines regions comme le Bresil, I'Amerique du Nord et I'Australie, les populations 
locales furent exterminees ou teleguees dans des zones eloignees, et les coionisateurs 
creerent peurs propres etablissements et institutions en fonction des buts qu'ils pour- 
suivaient: colonies familiaies dans certaines regions, plantations esclavagistes dans 
d'autres, « republiques de bandits » ailieurs. Au Mexique, au Perou, en Inde, en Chine, 
et tant d'autres encore, les Europeens se virsnt confrontes a des societes trop denses 
et complexes pour etre simplement exterminees et furent obliges d'entrer dans une 
trame complexe d'interaction avec les peuples colonists. Ce qui se produisit pour I'oc- 
cupation de la terre et la reorganisation de I'economie se repeta dans le cas desconnais- 
sances scientifiques et techniques, et des interpretations du monde. C'est de ces inter- 
actions qu'ailaient emerger les communautes scientifiques locales, liees a la science 
coloniale arrivant de la metropole. 

Confrontes a la brutalite de I'expansion co/oniale, savants et ideologues ont cherche 
des formes de resistance et des conceptions differentes du monde capables de faire 
face a 1'assaut occidental. En Amerique latine, d'aucuns se toument encore vers la 
science pre-colombienne, vers des formes de sagesse locale et de valeurs culturelles 
profondementenracmees, susceptibles de resistera I'fmperiatisme intellectuel et cultu- 
re! de I 'Occident. En Inde, en Chine, et a travers tout le monde islamique, on part du 
principe que la culture et la science occidentals sont superficielles, vides spintuelle- 



80 * Ies sciences how o 'Occidents we sikie 

tuellement et moralement, et par consequent vouees a I'echec malgre" leurs realisa- 
tions dans le monde materiel. 

Quelle que soit la valeur de tels jugement moraux et culturels, le fait est que lors- 
qu'on organisa des institutions de recherche dans le monde en developpement-labo- 
ratoires, academies, umversites - ce fut en s'inspirant et en appliquant des modeles 
occidentaux, meme lorsque, parfois, le contenu reel de la science et des etudes occi- 
dentales restait largement inaccessible, La resistance a la pensee occidentale a souvent 
ete tres forte, et, depuis quelques decennies, est en train de prendre une intensite 
dramatique, a travers partis politiques, mouvements religieux et cenacles litteraires. 
Mais aucun centre umversitaire de recherche, aucun institut, aucun laboratoire n'a jamais 
ete cree, ou n'a subsiste, dans ie monde en developpement, qui puisse offrir une alter- 
native credible a la tradition scientifique occidentale, que ce soit dans es sciences natu- 
retles ou sociales. Hors d'Europe, la penetration de la religion occidentale a ete limitee, 
I'adoption des pratiques economiques et commerciales a ete plus generate, rnais I'ac- 
cueil fait aux produits de la science et de la technologie occidentale a, lui, ete prati- 
quement universal. 

Ladoption de la science et de la technologie occidentals 

Du culte du cargo des lies du Pacifique aux mstituts de recherche en physique de 
pointe de New Delhi, !a facon dont les societes de la peripheric reagirent a la science 
et a la technologie europeenne a ete extremement variable. Le culte du cargo consis- 
tait a adorer religieusement les avions, supposes verser du ciel sur les croyants les 
bienfaits de leurs cargaisons ; en somme, une version extreme du schema le plus 
commun et le plus general d'absorption du savoir occidental, de I 'acceptation, inte- 
gration et consommation des produits et instruments technologiques de I'Occident. 
Comrne nous I'avons vu dans les films, il n'a pas fallu longtemps aux Indiens d'Amenque 
pour echanger leurs arcs et leurs fleches centre des fusils ; et la television mondiale 
nous montre que les societes cui continuent a s'entretuer sous toutes sortes de pretextes 
culturels ou religieux partagent la meme foi dans le pouvoir des armes modemes et 
de leurs technologies d'appoint. Rien ne prouve que la consommation des gadgets 
technologiques mene a la creation des conditions intellectuelles et organisationnelles 
de leur production (6), 

L'ecart entre producteurs et consommateurs de produits du savoir est quasiment 
devenu une definition de ce que signifie le sous-developpement, condition qui emerge 
aujourd'hui au cceur meme des societes industrialists. 

L'assimilation du rationalisme occidental en tant qu'ideologie, par opposition aux 
traditions et coutumes locales, s'est averee plus complexe que celle de la consom- 
mation. Lorsque cette assimilation a eu lieu, on en a vu aussitot les resultats, Dans 
certains pays, le rationalisme occidental a ete la chassegardee d'une petite elite proche 
des colonisateurs, et qui s'identifiait dans toute la mesure du possible a leurs modes 
et styles de vie. Ces privileges envoyaient leurs enfants dans de prestigieuses univer- 
sites europeennes, fondaient des etablissements o" education et de recherche sur le 
rnodele des institutions europeennes, et adoptaient I 'anglais ou le francais comme 
langue de communication. Chaque fois que des instituts scientifiques et techniques 



UCOOPiMWH WIERMWOWUE EN TSMPSD£CDS£ 81 

voyaient le jour dans ces pays, rts servaient de relais a des institutions europeennes. 
Leurs appuis intellectuals, et souvent leurs ressources financiers, venaientd'Europe, 
le centre fixait leur programme de recherche, et ['information qu'ils etaient eventuel- 
lementen mesure de recueillir dans leurs societes et rjans leurs regions etait envoyee 
et stockee dans les capitales europeennes. 

Cette alienation de la culture et rJes valeurs locales n'etait que I 'aspect superficiel 
d'une realitepius subtile. Etablies sur un sol etranger, dont la population n'avaitpasies 
memes antecedents socio-culturels, les institutions scientifiques europeennes une fois 
introduces dans les cultures locaies se concretiserent sous des formes totalement inat- 
tendues, En Europe, la science etaitgeneralementassocieesoita des classes moyennes 
en train de s'elever soctalement soil a des elites en voie d'emergence (7L Dans les 
societes non-occidentales, c'est aux couches superieures que la science etait reser- 
ved la plupart du temps, et elle ne conferalt a ceux qui la pratiquaient qu'une dimen- 
sion supplemental a un statut deja etabli. Ce processus transforms les contenus 
memes de la science occidental. La plupart du temps elle se ritualisa, devint bureau- 
cratique et theonque dans le mauvais sens du mot, perdant au passage ses elements 
pratiques, experimentaux, qui sont presents chaque fois que la connatssance empi- 
nque se developpe et prospere. 

De la vaste litterature consacree a I 'adaptation de la science occidental aux socie- 
tes non occidentals, il est possible de tirer un certain nombre de theories qui eclaire- 
ront les differences les plus importantes. Le Japon et I'lnde sont souvent presentes 
comme les meilleurs examples d'une premiere theorie, celle de la liaison science/colo- 
nialisme IB). Au Japon, la science occidental etait un instrument d'auto-affirmation 
nationaleetd'independance, alorsqu'en Inde elle etait associee a la subordination colo- 
niale. Ce qui expiiquerait pourquoi la science occidentale aurait ete tenement plus effi- 
cace dans le premier cas que dans le second, Quand I'lnde acceda a I' independence, 
cependant, la science occidentale tut adoptee par le parti du Congres comme un element 
fondamental de la construction d'un etat moderne et seculier, A I'epoque, les capaci- 
tes scientifiques de I'lnde etaient plus grandes que eel les du Japon ; toutefois, les profits 
qu'en tirerent la societe et I'economie se revelerent beaucoup moins importants que 
prevu, 

C'est la qu'interviennent les interpretations culturelles. La culture japonaise est 
censee posseder ('equivalent fonctionnel de I'ethique protestante, cette vieille aptitude 
a combiner coutumes et valeurs locales avec la culture et la technologic etrangeres 
Ichinoises, autrefois). Au contraire, la culture indienne est contemplative, et la connais- 
sance est au mieux un instrument de comprehension, mais non d'action, Le Japon etait 
amsi pret a absorber une science occidentale appliquee, debarrassee des conceptions 
du monde, valeurs et attitudes qui lui etaient assooees, Les Indiens occidentalisms 
firent le contraire. lis absorberent la science occidentale comme un nouveau moyen 
de connaissance, et non comme un instrument pratique de changement social et de 
transformation. 

La troisieme explication se rapporte aux groupes sociaux lies a la science occiden- 
tale dans chaque type de societe, et a leurs strategies de mobilite sociale et d'auto- 
protection. Au Japon, le groupe conceme etait I'ancienne classe guerriere des samou- 



B2 _-i LES SCIENCES HORSD'OCODEMAU XX s StEOE 

ra'is, desormais engagee dans un mouvement d'affirmation de sot lie a un projet de 
reorganisation de t'Etat-nation apres une longue periode de decentralisation feodale et 
d'isolement. En Inde, il s'agissait de la vieille aristocratic des brahmanes, essayant de 
mamtenir son pouvoir et son prestige menaces en association avec I'admmistration 
coloniale. En AmeVique latme, la science occidentale et les ideologies liberates euro- 
peennes furent ie fait des elites locales en reaction contre les puissances coloniales 
espagnoles et I'Eglise catholique. Variantes locales des samoura'is japonais et des brah- 
manes inciens, les anstocraties nouvelles et traditionnelles luttaient pour imposer la 
primaute du technique sur la culture humaniste, la superiority des interpretations socio- 
logiques sur Ie formalisme juridique, et, a I'occasion, faisaient prevaloir Ie savoir contre 
1'academisme. Au Bresil, les positivistes, nombreux parmi les jeunes officiers et inge- 
nieurs, brandissaient I'etendard de ('education technique et du gouvernement ration- 
nel, et s'opposaient a la creation d'universites et a introduction de ia physique moderne 
dans les ecoles d'ingenieurs (9). 

Le destm de la science et de la technologie occidentale dependait des liens des 
elites locales occidentalisms avec leurs societes respectives, et de leur capacite a parti- 
ciper a un vaste processus de transformations sociales, politiques et economiques. 
Apres la seconde guerre mondiale, les fonds consacres aux programmes d'assistance 
technique engages par des gouvemements et des fondations privees au profit du 
monde en developpementallaient atteindre plusieurs milliards de dollars (10). Certains 
de ces programmes se revelerent des echecs absolus (ce f ut le cas de la tentative de 
redressement de t'universite rationale du Zaire par la fondation Rockefeller), d'autres 
des succes relatifs, comme dans le cas de I'appui apporte par la fondation Ford a I'uni- 
versite du Chili en 1960, ou du projet Rockefeller de recherche et education medicale 
en Tha'ilande. 

Le resultat dependait aussi, quoiqu'a un moindre degre, de qui etaient les promo- 
teurs du transfert de connaissances et d'assistance. Dans certain cas il s'agissait d'une 
operation intergouvernementale ou interadministrative. La plupartdes fonds sontainsi 
sties de gouvernement a gouvernement ou d 'administration a administration, et reste- 
rent souvent improductifs. Certains furent distribues par des bureaux d'etudes speaa- 
listesde I'assistance technique, sans bilanconnu. Les cas les plus positif s ont ete ceux 
qui ont fait agir des institutions occidentals importantes en liaison direcre avec leurs 
contreparties du Sud, souvent avec I'appui d'une fondation privee et en mobilisant des 
resources locales, Ces cas ont permis la creation de « communautes epistemiques » (1 1 ), 
de reseaux de scientifiques et de chercheurs partageant des interets et des buts 
semblables et luttant pour definir ie programme de cooperation Internationale de leur 
propre point de vue, et sans concessions. 

Les reussites ont ete, au mieux, limitees. En Tha'ilande, I'Universite aidee par 
Rockefeller est restee le monopole de la population chinoise et n'a pas reussi a jouer 
un role regional etendu (12). Au Bresil, I'association du MIT (Massassuchetts Institute 
of Technology) etde I'lTA (Institute of Aeronautics Technology) permit la creation d'une 
des meilleures Ecoles d'ingenieurs du continent, d'un centre de recherche avancee et 
d'une Industrie aeronautique bresilienne. Mais, au cours des annees 1990, I'lTA a vu 
tondre tout son prestige, et i' Industrie aeronautique estaujourd'nui au bord de la faillite. 



U COOPERATION im&WAVONALitN TEMPS OtCFItSi : 83 

En general, la science et la technology se sont revelees moins aptes a changer les 
conditions sociales qu'on ne I'avait espere, ce qui explique I'attitude actuelle de scep- 
ticisme a regard des ambitieux projets du passe (13). 

La cooperation Internationale face a la mondialisation et am compressions de fonds 

La fin de la Guerre froide est le point cu'minant de ^evolution de la cooperation 'Inter- 
nationale, dont I'origine remonte au debut des annees 1980, Le besoin ne se fait plus 
sentird'utiliser I'assistance technique et la cooperation international pour maintenir 
les pays en developpement hors de I'infiuence de I'un ou I autre bloc. Mais la transi- 
tion s'etait enclenchee plus t5t, portee par le doute qui entourait d^sormais la capacity 
de I'assistance technique et de la cooperation Internationale a prornouvoir le develop- 
pement economique et la democrat ie dans la plupart des pays en developpement. 

La recession que connaissent aujourd'hui les Etat-Unis et nombre de pays euro- 
peens a suscite una attitude de repli general et de resistance plus grande que par le 
passe a I'egard de la cooperation internationale. L'emprise grandissante des ideologies 
neolibe rales a fait croitre la mefiance a I'egard des gouvernements, tandis que I'effi- 
cacite de la cooperation internationale et le role des institutions multilaterales telles que 
1'ONU et ses diverses organisations apparaissent de plus en plus contestes. On assiste 
a un durcissement du dimat entre le Nord et le Sud, ne de Emergence de tres nombreux 
motifs de friction -proliferation des armements nucleases, difficiles negociations rela- 
tives a la dette, exigences de reajustement economique du FMI, pressions exercees 
pour ie respect des brevets, I'application des accords de libre-echange, la protection 
du capital etranger, efforts engages pour limiter la production internationale de drogue 
et en interdire le trafic dans les pays industrialises. La mobilisation des pays du Tiers 
monde pour forcer le Nord a octroyer des concessions et a signer des accords ayant 
force executoire dans les divers forums internationaux [de I 'Assembles generate des 
Nations Unies au Sommet de la Terrea Rio) n'a fait que renforcercette tendance, Dans 
de nombreux pays, la cooperation inter nationaie a ete confiee au secteur prive. et reduite 
a la recherche de nouvelles faalites d'echanges et d'investissements etrangers, ou a 
la creation de nouvelles opportunity pour les flonssantes entreprises mtemationales 
de consetl. 

Au fur eta mesure que les gouvernements se retirent de la cooperation Internatio- 
nale, des fondations privees et des organisations non gouvernementales occupent ce 
terrain ; les nouveaux acteurs, et certains des anciens dans leurs habits neufs, mode- 
lent leurs programmes sur des mouvements sociaux propres a leurs societes, ettentent 
d'imposer leurs vues aux autres pays sur des questions telles que les droits de I'homme, 
la oauvrete, la regulation du mouvement de la population, legalite des races et des 
sexes, la protection de I'environnement et la participation politique des masses. La 
plupart de ces questions sont aujourd'hui universalis, et des organisations comme 
Amnesty international et Greenpeace jouem un role important pour les placer au centre 
des preoccupations de tous. Mais les defenseurs de ces nouvelles formes de coope- 
ration ignorent ces problemes a long terme que sont la rnise en place destitutions, le 
developpement scientifique et technologique, la reforrne de ['education et autres ques- 
tions qui avaient autrefois leur importance, lis ne s'y mteressent plus. 



34 its sciences HCfflsa 'Occmm «o w» sfef 

Le nouveau contexte international entraine un changement des acteurs de 'a coope- 
ration complet de part et d'autres, et de leurs interpretations de I'etat des cnoses. A 

I'un des extremes, des organisations gouvernementales multilateral rigoureuses, a 
visees commerciales, essaientde contournerles universitaires etcherchenta corrtrac- 
ter des partensnats lucratifs et oes relations d'affaires avec des entreprises locales, A 
I'autre extreme, des militants d'ONG (organisations non gouvernementales) s'allient 
aux responsables locaux desireux de s'engager dans des causes telles que la lutte 
contre la pauvrete, la defense des droits des mmorites et la participation au pouvoir rJu 
corps social dans son ensemble. 

Dans les deux cas on assiste a la mise a Cecart des communautes scientifiques 
tradition nelles, et la nouvelle theorie est que c'est bien amsi, Ceux des responsables 
politiques qui s'inspirent du « miracle asiatique » remplacent I'ancien modele lineaire 
de production et de diffusion de la science -qui, partant de la science fondamentale, 
allan veis la science appliquee - par in: 1 perspective ■■■■ \rea\<e i.nve r se », qui fan de !. : i 
recherche et de I'enseignement superieur un sous-produit de la modernisation indus- 
tries. Et, des deux cotes, les universitaires sont consideres au mieux comme arran- 
gers a leurs societes, au pire comme des gaspilleurs de maigres ressources et comme 
un obstacle a la rehabilitation des defavorises. 

II est peu probable que ces nouvelles formes de cooperation Internationale soient 
dIus efficaces que ne I'ont ete les anciennes. Ce n'est pas a !a tacon dont ils ont mtro- 
durt la technologie dans leursysterne de production que les pays du Sud-Est asiatique 
doiventsurtourleurdeveloppement mais a d'autres facteurs, tels que le role energique 
de leurs gouvernements, des investissements massifs dans les secteurs de I'ensei- 
gnement primaire et secondaire, I'orientation de leurs economies vers ('exportation, et 
les profondes reformes sociales realisees. pour certains, en periode de guerre ou imme- 
diatemem apres, A defaut de telles conditions, la modernisation industnelle des pays 
en developpement risque de fester limitee a de petites enclaves, parfois de plus en 
plus reduites, sans jamais s'etendre au reste de la societe, Si les conditions internes 
ne sont pas appropriees, te meilleur programme d'assistance et de transfert de connais- 
sance risque d'echouer, et de renforcer les structures existantes d'inegalite et de 
stagnation. 

L'ovenir : interdependence et partenorial 

La cooperation Internationale Nord-Sud doit etre remise sur pied, et, selon certains 
indices, c'est precisement ce qui est en train de se produire. La base de ces nouvelles 
formes de cooperation repose sur I'interdependance et la proximite croissantes des 
pays du monde. Le Sud a toujours dependu du Nord pour toute une serie de besoins, 
allant du commerce a I'assistance technique, I'acces a 'a connaissance el a ('informa- 
tion. Quant au Nord, il s'est contente souvent de trailer les pays pauvres du Sud en 
entites distantes, sources de matieres premieres et de main-d'eeuvre bon marche, de 
debouches pour ses marchandises, d'infideles a convertir, de mechants gouverne- 
ments a reformer, de populations miserables a aider. Sans doute tout cela existe-t-il 
toujours. Mais les populations du Sud se deversent sur le monde developpe, le deboi- 
sement contribue au rechauffement de la planete, les crises locales affectent le 



La cooperation ummmmi e em temps de crise 85 

commerce international, et la misere et !es violations des droits de Thomme et des 
liberies fondamentales sont presentes dans tous les foyers grace a la televisor mondiale. 

La tSche pour les defenseurs de ces nouvelles formes de cooperation Internatio- 
nale consiste done a trouver secteurs et questions ou existe une interdependance 
reelle, et a s'efforcei de creer institutions, programmes et activites susceptibles d'ap- 
porter des solutions et d'interesser toutes les parties concernees, Des institutions desti- 
nees a la cooperation Internationale doivent savoirse faire accepter et respecter, ce qui 
signif ie se liberer des deux tendances extremes qui continuent d'imposer leurs regies 
en cette penode de transition : a savoir la defense mal deguisee d'interets locaux et 
I'approche interventionniste determmee par des allegeances ideologiques, Non certes 
que les mterets des uns et des autres soient illegitimes, ou que les questions ideolo- 
giques soient tiors de propos. Ce qui est f uneste dans ces approches, e'est leur ethno- 
centrisme qui mene a ('incomprehension de ('autre et a I' incapacity d'etablir des rela- 
tions de partenariat prafitables, durables et confiantes, 

Pour qu'il puisse y avoir cooperation sur des bases authentiques, il faut mettre en 
place un dispositif stable, fiable, qualifie des deux cotes. La tache pour les pays du Sud 
desireux de participer a ce type nouveau de cooperation consiste a creer et a garantir 
ia qualite et la competence des institutions et des groupes destines a devenir la base 
locale d'un echange international. Etant donne" les ecarts entre Ie Nord et Ie Sud, tant 
au plan de la richesse que de I'expertise, ces liens ne seront jamais completement 
symetnques en matiere de ressources et de transfert de connaissances, mais its doivent 
etre aussi symetnques que possibles s'agissant de I'effort engage par chacune des 
parties pour percevoir les besoins, la situation, les perspectives de I'autre. 

Ce nouveau partenariat doit avoir des ambitions beaucoup plus modestes que par 
Ie passe, et doit se fonder sur une connaissance beaucoup plus profondee des speci- 
ficites sociales et cultures des divers pays concemes. Personne ne croitplusaujour- 
d'hui que la connaissance scientifique et technique ait Ie pouvoir de changer la societe 
si certaines conditions economiques, politiques et sociales ne sont pas reunies. 
Lorsqu'elles Ie sont, toutefois, faeces a des connaissances de niveau international et 
a une cooperation technique elargie pent avoir une importance vitale. En derniere 
analyse, Ie succes dans cette aventure qu'est la cooperation Internationale ne depend 
peut-etre pas tant des donateurs que des beneticraires. 

Traduction : Franchise Arvanitis 



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86 - LES SCIENCES HtmSD'OCClDeWAU XX* SIECIE 



NOTES 

I) \foir sur I'histoire de rflrstom, Michel Gleizes, Un regard surl'Orstom, 1343-1983, Temoignage. Parts, 
Cedid-Qrstom, 1 935, et Chhstophe Bonneui', Des savants pout /'Empire. Paris, Orstom. 1991 . 

2 1 II exists une vaste literature sur la science colon iale ou imperiale, Cf„ entre autres, W.N.Remgold e1 
Marc Rothemberg, Scientific Colonialism, a cross-cultural comparison, Smithsonian Institution Press. 
1386 ; Roy McLeod, Passages in imperial science: from empire to Commonwealth, Journal of World 
History 1993, 4: 117-150, Lewis Pyenson, "Cultural imperialism and exact sciences; German expan- 
sion overseas, 1 900-1930 », History of science. 2-A2. vo! XX, 1982, Radhika Ramasubban et Bhanwar 
Sing, The orientation of the public sciences In post-colonial society : the experience of India, S. Blume, 
J, Bunders, L, Leydesdorff et R. Whitley (ed.) « The social direction of the public sciences », Sociology 
of sciences yearbook, Reidel Publishing Co. vol. XI, 19B7, 163-191 ; A. Lafuente, A. Elena et M I. Ortega 
(ed,), Mvndtalizacion de la aencia y culture national, Madrid, Doce calies, 19S3. 

3) Lire I ce prapos Etel Solingen ed., Scientists and the State-Domestic Structures and the International 
Context. The Michigan University Press, 1994. 

4) George Basaila, « The Spread of Western science n , Science, S, May 1 967 61 1 -622, vol. 1 56. 

5) Bruno Latour, La science en action, ed. La Decouverte, Pans, 1989. 

61 C'est la un point tondamental des theories de modernisation des annees 1 950, qui pre-voyaient une ouver- 
ture progressive des socifrtes traditionnelles par I'acces aux communications modernes et an* produits 
de la technologieoccidentale. Lire a ce sujet les deux outrages de reference: Karl W Deutsch, Nationalism 
and Social Communication -an enquiry into the foundations of nationality, The MIT Press, 1953, et Daniel 
Lerner, The Passing af Traditional Societies -Modernizing the Middle East. Free Press, 1958. 

7) L'association entre science modeme et emergence de groupes sociaux est un point essential des theo- 
ries de Max Weber silt la rationalisation, adopte par Robert K. Merton dans son essai sur la science en 
Angleterre au xw Steele, et developpe systematiquement par Joseph Ben-David dans The Scientist's 
role in Society, a comparative study, Englewood Cliffs, N.J. Prentice Hall, 1971. 

8) Sur la modernisation en Inde el au Japan, lire : Donald H. Shivery. Tradition and Modernization in Japanese 
Culture (Princeton, Princeton University Press, 197t), et Edward Shils, The Intellectual between Tradition 
and Modernity (La Have, Mouton & Co, 1961). Et, atitrede comparalson, Simon Schwartzman, LaQencid, 
la Tecnologiaylas Universidades en los Paises en desarollo. dans Ivan Lavados Montes, ed., Universidad 
Contemporaries: Antecedentes y Experiencias tnternacionales, Santiago, Corporation de promocion 
universitaria, 1980. 

9) Sur ie Bresil, lire S.Schwartzman, A Space for Science - The Development of the Scientific Community 
in Brazil, University Park, Pennsylvania, 1991 , Chapitres 4 et 5, 

10) Au cours des annees i960 et 1970, la Fondation Rockefeller a depense plus de 135 millions de dollars 
pour ledeveloppemem d'universites Iformatbn de personnel et construction d'mfrastructures) dans les 
pays en developpe ment, *Dans ce meme but, I 'AID (Age nee pour le developpement international, 
Washington) a depense plus de 1 milliard de dollars : elle aidait a un certain moment plus de soixante- 
quirae universites , la Fondation Ford plus de 250 millions de dollars, et le British Inter-University Council 
for Higher Education Overseas, de son cote, soutenait touts une sefie d'universites dans les ex-colonies 
britanniques ; quant au gouvernement francais, il fournisseit un appui a la quasi-totalite des untve'sites 
d'Afrique francophone au litre de son programme annuel d'aide de 1 mi.liatd de dollars -> James Coleman, 
ii Professional Training and Institution Bui'ding m the Third World: Two Rockefeller Experiences ». 
Comparative Education Review, 26, 1 Mai, 1 964. 

II) Peter M.Haas, « Introduction: Epistemic Communities and International Policy Coordination, International 
Organization », Hiver 1992, 1-37 (introduction a un numfjro special consacre aux communautes episte- 
miques. edite par Emanuel Adler et Peter M Haas). 

12) On trouvera une analyse detaillee dans James Coleman, op. at. 

131 Pour des donne'es sur ('impact de la science et de la technologic en Am^rique latine, voir aussi 
S. Schwaraman, "The Power of Technology ». Latin America Research Review, 24, 1 , 1988. et Hebe 
M.C. Vessun, « O inventamos, O erramos : the power of science in Latin Amenca », World Development, 
18,11,1543-1553,1990.